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crepe, Les élucubrations Laterroises | Bloguez.com

1/6/2009 -

La romance de la crêpe

 

Le pavé de St-Denis n'est pas plus gris qu'à sa construction, mais nécessite plus d'entretiens parce que personne ne s'en occupe. Ce pavé croule sous l'indifférence des passant indifférents qui, de nuit comme de jour, d'été comme d'hiver, lui violent une partie de son intimité, intimité qui n'est plus. Intimité déjà violée alors qu'il n'existait qu'à peine, et les deux traces de mains dans le bas de la rue sur la gauche, le prouvent bien. Marie - Steph 78.
Les gens gris comme le pavé abusent de leurs pieds le pavé qui n'a rien fait. Il est là pour ça dira-t-on, et vous, pourquoi êtes-vous là? Vous attendez de mourir en ne faisant rien. Quand on ne fait rien, le temps est long, même si ce n'est que dans notre tête car le temps reste le même qu'il soit vide ou comble. Vous ne faites donc rien, et c'est long, et vous essayez en plus de retarder votre mort avec les omégas et tout ce qui va avec, je ne m'étend pas la-dessus, sans que vous ne sachiez trop pourquoi. Alors vous souillez le pavé parce qu'il n'a rien fait, et vous pour faire quelques chose. Mais marcher n'est pas assez pour accélérer le temps et vous marchez longtemps sans que cela ne change rien à votre malaise. Vous violez, vous ne vous sentez pas bien, mais pas à cause du pavé, ni à cause des autres qui vous bousculent, non vous vous sentez mal parce que la vie est longue. Les remords ne sont pour ceux qui n'ont pas de nombrils. Le mot tend à devenir inutile, le terme tend à disparaître tant on ne l'utilise plus. Évolution logique des choses.
Le pavé soutiens des marchands, comme on dit même si ils restent sur place, avec leurs stands à nourriture quelconque, qui peuvent bien égayer la journée de certains oiseaux mais qui ne font que sentir mauvais pour le gens lent qui violent longtemps. Appelons-les marcheurs, pour la concision du texte.
Un des marchand vend des crêpes. Il y a longtemps, cet homme était enfant. Il y a longtemps, il aimait les crêpes aux marcheurs. Maintenant, tout ce que les crêpes lui rappellent, c'est la mauvaise odeur de la pâte brûlée, les doigts collant de sucre, les mêmes enfants qu'il a été, chignant que c'est long, chignant pour que leurs parent leur payent une crêpe, chignant parce que papa veut pas, chignant tout court, lui qui doit sourire parce que c'est son travail; ça lui rappelle aussi les soirées harassées, les nuits courtes, les réveils à cinq heures du matin, le désespoir qui les accompagnent, les yeux qui piquent tellement qu'ils pleureraient leurs misères mais qui sont trop fatigués pour le faire, les muscles tellement endoloris, mais qui doivent sortir du lit quand même parce que le stand à crêpe s'ouvre pas tout seul.
Voilà à quoi les crêpes au sucre de son enfance lui font penser maintenant.

À force de solitudes, on se regroupent. Ainsi, le crêpier se fit ami du pavé. Tout deux partageaient leurs solitudes, leur invisibilité.
Les arbres en face du crêpiers étaient bien vert, comme se doivent de l'être les arbres qui se respectent, et lui, contrairement à l'habitude, s'était peut-être adouci, à cause du soleil peut-être, même si cette foutue boule lui faisait plus souvent qu'autrement perdre la sienne. Beau temps était signe d'achalandage épars au stand de crêpe. Tout le monde mais les belles femmes surveillent leurs poids.
Le soleil faisait peut-être son beau, mais le crêpier n'en était qu'à une ébauche de beau, et le pavé, gris, toujours invariablement gris, intègre au-moins, lui, lui poussait un air maussade. Techniquement parlant, il ne poussait rien, car le béton a de cette capacité qu'il tient ferme, et qu'il demeure inébranlable dans son immobilité. Encore de l'intégrité, tient. Du coup, le vert des arbres d'en face, protégeant les nouveaux amours, et le pessimisme résolu du pavé lui donnaient, mélangés ensemble, un drôle d'effet bonheur tragique. Comme si le banc d'en face était une ben belle vue, mais que lui était pas comédien. Que lui pouvait même pas se payer un billet, que lui était guichetier.
-Deux crêpes, avec du suc'.
Le crêpier quitta le verdelet des feuilles.
-Pardon?
-deux crêpes avec du suc'.
-Ah. C'est vrai...
-Quoi, c'est vrai? C'est sûr que c'est vrai simonac.
-Je me parlais à moi-même, désolé.
-Tu t'parleras tu seul plus tard. Fais-moé mes crêpes.
Silence lourd entrecoupé de soupir d'irritabilité et de cuisson à l'huile de canola.
-Voilà monsieur. Ça va faire 3 dollars 80 s'il vous plaît.
Quatre dollars moins 3,80, le crêpier remet vingt sous que l'autre prend bien soin de ne pas mettre dans le pot à tip. Le marchand fait son meilleur sourire pour l'heure, tentant un dernier rapprochement impossible entre le fournisseur et l'acheteur, comme si il était peut-être encore décent d'espérer un peu d'humanité de quelqu'un avec quatre piasses dans ses poches.
Puis, les crêpes partis, le papier ciré qui les enveloppait par terre, les reste de pâte qui coulait d'un peu partout sauf des toits bien entendu, le crêpier considéra le crêpeur. Il n'avait pas quinze ans.

Les jours raccourcissait au même rythme que le souffles des affaires d'été. Les touristes n'ont rien perdu de leurs grâces. Les tours Eiffel miniatures se vendent aussi bien en euro qu'en franc, les caméras numériques n'ont fait qu'allonger les soirées plates, et même en vacance tout ce qu'on veut encore, c'est magasiner avec son osti de Mastercard. Le crêpier sentait bien que l'hiver allait s'installer tranquillement, le laissant au maigre salaire des habitués. Les habitués rapportent rien, ils gratte la cent, suce la piasse, avare comme dix, bavard comme on n'en voudrait pas parce que pathétique comme c'est pas possible. Lui colle à la pâte pour manger, eux mangent la pâte et collent parce que c'est un hobby. Le crêpier aimerait comprendre, mais il ne comprend pas. L'odeur de son stand de crêpe, les doigts sucrés gommant les ustensiles pas toujours propres lui bouchent la tête. L'odeur lui enfume la cervelle, les doigts bouchent ses oreilles. Tout est gommant à la fin de la journée, bravo.
Un jour, ça devra finir, ça devrait finir. L'histoire, je veux dire. Parce que le crêpier, du moment où il sera fini, on le remplacera parce qu'il faut ben que quelqu'un ouvre le stand de crêpe. Ça sera pas un problème, ça c'est certain. À la limite quelqu'un qui aimera ça un moment, un qui ne pensera pas, qui ne pensera qu'à ça, un être bien élevé, conforme à ce qu'on attend, qui aura fait un DEC pis peut-être l'université, qui aimera son travail comme on aime faire l'amour, qui se parfumera la samedi avant de se soûler avant de sortir avant d'vomir. Qui arrivera le lundi matin au stand de crêpe heureux, parce qu'il se sera vêlé en fin de semaine, parce qu'il aura sauté en fin de semaine, parce qu'il se sera payé du bon temps en fin de semaine et surtout parce qu'il retrouvera son travail de semaine. Et en plus, il y aura une nouvelle sorte de papier ciré.
Le pavé de la rue Saint-Denis, lui, ne bronchera pas plus qu'il ne l'a jamais fait. Il sera gris voilà tout. Pas noir, même si il aura perdu son copain. Le nouveau crêpier ne le verra pas, regardant au ciel sa douce destiné s'étaler comme une crêpe au suc' à une piasse et quarante.
La romance de la crêpe aura duré le temps d'une vie. L'homme un matin, en se rendant à son stand de crêpe, aura brûlé, une fois de trop, cette fois une rouge. Cette fois où un trop gros camion n'a pas voulu lui passer sur le corps mais où l'inertie en a décidé autrement.

Tags : vert de gris pave crepe crepier gris vert paquet cadeau

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