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Par chance

28/5/2009 -

Par chance

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Les ivrognes m'ont souvent fait rire. Quelque fois soupiré. Rarement attristé.
Par chance.
Y a-t-il quelque chose de plus triste, de plus profondément navrant, que le visage d'un ivrogne qui réussit à nous attendrir, nous, homme sobre et de raison? Je lie les deux, mais l'homme sobre n'est pas toujours raisonné, pas plus que l'homme de raison n'est sobre. Mais le fait est que la colle amenuise la croyance en de certaines gens et que les imbéciles sont heureux.
La journée était bien avancée, comme elle en a l'habitude. Mes doigts n'écrivaient pas plus de vers profond qu'à l'habitude - ils suintaient l'écoulement stupide de mes entrailles - et la musique inconnue me résonnait toujours dans la tête. La fille qui joue de la musique résonnait encore plus que son instrument. Toujours, insistante comme le mal de tête, belle comme le jour, pure comme les comparaisons sont incapable de dire, pure comme la littérature est incapable de déclamer. Les mots ont une fin, c'est elle. La fille. Des milliers d'années, je ne suis pas historiens alors peut-être des millions, ont été nécessaire pour édifier ce qui semblait être un langage humain, ce qui devait être un outil pour tout représenter. Même lorsque Poe disait être incapable de décrire, il le faisait. Les meilleurs esprits, les plus fins, les plus méchants, les révolutionnaires, tout ça, les intellectuels, les français, les populaces ont bûché sur le langage pour le rendre complet. À chaque jour depuis, on le modifie, on lui ajoute des appendices, on lui recoupe les vieilles pousses, on le perfectionne ou, à tout de moins, on l'adapte le plus possible au monde présent.
Les mots, ces ******s, pourraient alors représenter tout, du concret à l'abstrait. De la pelle à l'idéologie.
Mais la voilà qui arrive, sans chevaux, sans voiture. Elle arrive dans ses bottes, sur ses jambes encore frêles. On ne peut pas même dire que sa démarche soit droite, sans qu'elle boîte pourtant. Elle marche distraitement, dans l'attitude de celle qui regarde plus haut que le simple monde. Elle sourit à la pluie comme si chaque goutte qui lui ruisselait le visage était un cadeau dont elle devait être reconnaissante. Son sourire rend jaloux les nuages, le soleil derrière, les fusées tiens, et tout l'univers dont on ne sait que trop peu. Toutes ces théories, avec leurs égalités, leurs fonctions, avec leurs réalités, avec leurs justesses, ont dans leurs coeurs quelque élément, structure, qui jalouse la pluie. Juste parce qu'elle lui sourit.
Cette fille là arrive, donc, et plus rien ne peut la qualifier. Les mots viennent la calquer, mais tombent devant leur impuissance. Les chiffres se courbent devant elle et se divisent entre eux par jalousie. Elle suffit à rendre l'évolution dérisoire, la progression du cerveau humain ridicule, inutile, pathétique. Les mots s'en vont dans la futilité, les chiffres prennent le même bord. Les uns sont incapables ne serait-ce que de réverbérer le plus petit de ses traits dans les livres et les autres jalousent toute la matière qu'ils qualifient parce qu'elle lui accorde un petit rire.
Il n'y a donc plus rien à dire, plus rien à conter, plus rien à compter. Que feront nous, ici, alors que tout ce qui nous rattache à elle, à l'histoire sont des mots? Ces inventions ridicules qui ont fait l'orgueil du genre humain sont bonne pour les vidanges. Seulement, relativement peu de gens ont pu subir cet affront, que dis-je, cet honneur, de voir sous sa tête les mots devenir tellement superficiel au point de les rendre inemployable. Il faut donc, pour le bon plaisir de tous, terminer l'histoire avec ce que nous connaissons, c'est-à-dire avec les mots, c'est à dire avec une petite tristesse comme on voit souvent, ou bien avec un petit bonheur comme le pain qui sort du four et qu'on peut manger tout de suite, sans même le payer, ou bien le temps d'un amour, le temps d'un printemps, le temps d'une jeunesse.
La fille (Ne vous inquiétez pas, je reviens vers elle pour faire une belle transition, par pour vous bourrer les oreilles de son incaractérisabilité). Un ivrogne. Comme on voit souvent. La pluie. Pour l'alcoolique, toute eau est néfaste, celle qui vient du ciel n'est pas meilleure. Il garde donc les yeux au sol. Il est sous le porche d'un commerce qui le protège peu, peu importe lequel, il a froid jusqu'à la moelle à cause de cette maudite pluie. Je mêle sans-abris et sans-sobriété. Peu importe, le portrait est semblable. Depuis que je sais que les mots ne sont même pas juste, à quoi bon tenter la réplique parfaite? L'ivrogne, donc, plus rien mais l'honneur quand même. Peut-être pour ça, plus que pour se protéger de la pluie, qu'il à la tête basse. Moins on le remarque, plus les réminiscences de l'homme qu'il a été peuvent être conservées. Soudain, il entrevoit dans le triste gris du béton des jambes. Des pieds. Quelqu'un, sous la pluie, comme ça. Il a à peine le temps de lever la tête et d'apercevoir un jolie minois qui sourit la tête en l'air.
C'est homme tomba amoureux. Pas d'un amour de jeunesse, car il était vieux, pas d'un amour charnel, car elle était jeune, et lui vieux. Non, il tomba dans les failles du béton comme dans les failles de l'espérance. Ses jambes croulèrent. Le pavé encaissa le coup. Puis les larmes se joignirent à la pluie qui ne battait pas l'homme. Il avait déjà reçu le coup fatal de toute façon.
Puis comme la pluie, les pleurs cessent.
Il rebut. Pour une fois, il avait une raison.
Puis il vint me raconter.
Les ivrognes m'ont souvent fait rire, quelques fois soupiré, rarement attristé. Jamais ému, sauf une fois.
Par chance.
C'était par une journée vraiment grise. Rien qui ne put illuminer quoique ce soit.

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